Itinéraires des Photographes Voyageurs 2018. BordeauxPage Facebook
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Philippe Leroux
brassage
LE ROCHER DE PALMER, cenon
DU LUNDI AU VENDREDI 14H > 18H
OUVERTURE LE samedi 7 ET LES SOIRS DE CONCERTS
1 RUE ARISTIDE BRIAND, 33152 CENON

Ils sont arrivés par la mer. Slimane, Artak, Alain, Hayarpi, Hasmik marchent sur l’eau. Leur silhouette se détache sur l’horizon azuréen. Leur visage est grave. Le regard porte loin. La fatigue ne soustrait rien à leur détermination. Avant, ils ont franchi les montagnes, traversé les villes, abandonné parents et amis, quitté la maison familiale. Partir pour travailler, payer pour trouver refuge, payer pour ne pas mourir, s’exiler pour échapper à l’ostracisme, à la guerre, à la misère. Partir pour sauver ses enfants. Ils ont rêvé d’asile, ils en rêvent toujours. Qui peut renoncer au rêve d’asile ?

Après ? Des ombres. Comment bâtir un chez-soi quand tout appelle à devenir invisible, indécelable, quand tout oblige à se fondre dans la masse corvéable et indistincte des exilés, des demandeurs d’asile, des réfugiés ? Peu importe la multiplicité des histoires, les singularités, car les voilà tous baptisés d’un nouveau nom : Migrants. Voilà leur nouvelle carnation. Voilà le nouveau magistère moralisateur : se conformer ou disparaitre du regard de l’autre. Voilà leur paysage.

Mais voilà aussi ce que l’on y lit dans le paysage : la géomorphogenèse des pas et des traversées, la matière des temps immémoriaux ; foulées solidifiées dans l’argile grise, terrils des pieds et semelles qui gambillent et se mélangent aux pattes du héron cendré, du martin-pêcheur et de la sarcelle d’hiver ; sautillements d’oiseaux, petits pas de danse sur la mer, une robe dans l’eau, une fillette danse, des coques dans les mains, des visages dans le sable, une larme de méduse : Brassage.

Le brassage se joue des frontières et des clôtures. Le brassage défie les lois et les hommes, les surpasse. Il est caillou au sommet du mont Ararat et cèdre dans les forêts du Djurdjura. Il est respiration. Il est bain de lumière dans un océan de matière. Il est langues.

Est-ce la mer qui porte Slimane, Artak, Alain, Hayarpi et Hasmik ? Est-ce leur foi ? Est-ce l’assurance de trouver de l’autre côté de la mer la justice et la paix ? Est-ce le désespoir qui les porte ? Ou son contraire ?
Marche mythique, marche universelle, marche de l’espérance… marche brassée. Marcher à la rencontre de l’autre, aller au-devant de soi ; c’est cela la marche ! C’est offrir au monde un espace de liberté. C’est receler le monde tout en étant le monde. Marcher, c’est prendre et déprendre. C’est faire acte de compénétration. Marcher, c’est accomplir quelque chose qui n’appartient pas, qui ne fait pas loi, qui ne peut être ni soustrait ni ajouté. La marche est le lieu de la création, le lieu de toutes les langues et toutes les histoires. Marcher, c’est concevoir un paysage dans lequel a lieu l’abstraction qui conduit à l’universel, à la liquidité des corps, à l’épaississement de l’eau, à la fluidification des matières et des pensées : marcher sur l’eau.

Qu’on veuille contraindre à la marche ou l’en empêcher, la marche reste à jamais libre.
Slimane, Artak, Alain, Hayarpi et Hasmik marchent sur l’eau, ils marchent aussi sur la lune, dans les étoiles, ils marchent dans leur tête et nous y marchons tous. La méditerranée n’est pas un cimetière, elle ne peut être le lieu du naufrage de la raison, la méditerranée est un berceau, une étendue où faire ses premiers pas sur l’eau.

Philippe Leroux

Né en 1964, Philippe Leroux a été formé à la photographie en studio et au tirage d’exposition à Marseille.Ses travaux l’ont amené à collaborer avec la presse nationale, notamment Courrier International et le Nouvel Observateur.Il réalise également de nombreuses commandes institutionnelles en région PACA. Il est membre fondateur du Collectif Àquatre. En 2016, il cesse son activité photographique professionnelle pour se consacrer à l’oléiculture et l’apiculture dans les Alpes de Haute Provence.